Les Correspondances de Coline (3)
Coline Eberhard, grande amie depuis désormais quinze saisons, s’en est allée en Allemagne, le temps d’une année de recherches et d’aventures. Pour notre plus grand plaisir, elle nous envoie ses correspondances, écritures dociles, vision d’une française dans un petit bourg du sud germanique.
Tokay
Je me suis levée l’esprit blanc et le cœur chaud. Il neige doucement, une douceur que j’approuve de tout l’apaisement d’une nuit de sommeil conseillée par un bon vin, d’une nuit guidée par une soirée de discussion, des larmes au rire. Pourquoi on ne veut presque pas rentrer chez nous pour les vacances, pourquoi devra-t-on encore revenir et repartir? Pourquoi cette région est aussi confuse, pourquoi tant d’émotion à la saison du solstice d’hiver.
Et toutes ces questions s’effacent, elles s’effacent avec le vin hongrois et la musique française, et on se raconte ce qu’on se rapportera, Mariann de Hongrie et moi de France. La bouteille est finie et sur la carte devant nous, Nürnberg est à équidistance de Budapest et de Paris. Chez nous, 750 km de chez nous.
Le Tokay a une couleur splendide d’or et d’ambre, sur ma table parmi les bougies il brille comme un bijou; il est déguisé en vin cuit – sauf qu’il ne l’est pas : il s’élabore à partir d’une pourriture noble. L’ambre de la robe se retrouve en bouche, il s’impose avec une poigne fière, liquoreux comme un muscat mais bien plus exubérant, il délivre pêche et franche vigueur.
A vrai dire d’autre semblent en avoir parlé mieux que moi : « Voici le roi des vins et le vin des rois », déclara Louis XIV à propos d’une cuvée qui lui avait été offerte par le prince de Transylvanie, l’impératrice Catherine la Grande « ne pouvait vivre sans » et la liste des poètes qui l’ont chanté, de Voltaire à Goethe, est tout aussi intéressante que l’histoire politique même de ce vin, de l’implantation antique du cépage à une des premières « AOC » avant même le vin de Bordeaux, du vin de cour à la collectivisation sous l’URSS, des petits producteurs aux rachats par les grandes compagnies internationales. Et de ma hâte d’en déguster encore avec le respect qu’il impose.
Coline Eberhard.
